Depuis le dernier quart du XIXe siècle il y avait deux pharmacies à Nexon, situées à 50 mètres l’une de l’autre dans la rue Pasteur?
En haut de la rue, la pharmacie NOUHAUD, importante officine qui fabriquait les médicaments vétérinaires qu’elle expédiait dans toute la France et ses colonies.

Plus bas la pharmacie BONNEL ouverte en 1878.

Ces deux pharmacies ont connues plusieurs successeurs . Charles NOUHAUD a succédé à son père et en 1944 c’est André LONGEQUEUX qui a pris la suite.

En 1979 M. et Mme POURET succèdent à M. LONGEQUEUE. En 2000 M. Daniel DESMOULIN et Mme Christiane MERIGOUS achètent la pharmacie et lui donnent le nom de « Pharmacie Saint Roch ». Le 13 septembre 2023 elle devient Pharmacie du Bourg dont les gérants sont Delphine BOURRET et Thomas BOUYGE.

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Plus bas la pharmacie a elle aussi changé de propriétaires. M. PIALLOUX a succédé à M. BONNEL. Puis ce fut Jean SOULIER et en 1940 Jean LAMOURE lui a succédé.


Dans les années 1970 Madame NOUILLAS prend la suite de M. LAMOURE.

En 1990 Mme NOUILLAS s’associe à M. LABARRE.

En 2011 Mme NOUILLAS vend ses parts à M. LABARRE et la pharmacie porte alors son seul nom.
Depuis 1983 le locaux avaient été agrandis avec l’achat de la boulangerie qui se trouvait au n° 11.

Mais dès 2012 M. LABARRE pense que l’avenir du commerce se trouve là ou vont les acheteurs, c’est à dire autours des grandes surfaces. Il décide alors de demander le transfert de sa pharmacie sur le parking du Super U, route de la Meyze. Il y fera construire un bâtiment de plein pied et les clients disposeront d’un grand parking à proximité. Il demande l’autorisation de transférer son local actuel de 2km sans changer de commune. Il ne pense pas que cela pose de grosses difficultés.
Et pourtant le 2 juin 2014 le directeur général de l’ARS du Limousin signe un arrêté refusant à M. LABARRE le transfert de son officine sur la parking du Super U à Nexon. M. LABARRE est combatif aussi il va se lancer dans un long conflit avec les autorités de la Santé.
Le 30 juillet 2014 il intente un recours contre cette décision auprès du ministre des affaires sociales, de la santé et des droits des femmes. Celui-ci par un arrêté du 9 décembre 2014 autorise le transfert sur le pôle du Super U.

M. Labarre réalise rapidement le déménagement. Des panneaux sur l’ancienne pharmacie indiquent ce transfert.

En décembre 2015 la nouvelle pharmacie ouvre et accueille aussitôt une importante clientèle.

Mais à peine ouverte la nouvelle pharmacie rencontre une hostilité menée par les pharmacies voisines, non pas celle de Nexon mais surtout celles de La Meyze et de Ladignac le long qui craignent perdre une partie de leur clientèle. Ces pharmaciens contestent donc l’autorisation donnée par le ministre devant la justice administrative.
Le 28 septembre 2017 le tribunal administratif de Limoges annule l’arrêté ministériel de 2014, estimant que le transfert ne répond pas de façon optimale aux besoins de la population du quartier d’accueil. Le 28 octobre minuit, l’officine ne peut plus délivrer de médicaments et le Conseil de l’ordre des pharmaciens a radié son titulaire Stéphane Labarre.
Une manifestation organisée par le groupe « Sauvons la pharmacie Labarre » a lieu le vendredi 17 novembre à 11 heures devant le siège limougeaud du Conseil régional de l’ordre des pharmaciens de Haute-Vienne. But de la manœuvre : protester contre le retrait de licence de cette officine.
En mars 2018 un rassemblement de soutien a lieu à Nexon. Le collectif « Sauvons la pharmacie Labarre » réunit 250 personnes et lance une pétition. Il part à la rencontre des élus et des pharmaciens ayant saisi la justice.



Le 12 avril 2018 la pharmacie dépose une seconde demande de transfert vers le même emplacement.
Le 29 juin 2018 le directeur de l’ARS Nouvelle-Aquitaine autorise le transfert :

La pharmacie rouvre mais pour autant les menaces n’ont pas disparues. Un nouveau recours est déposé par les adversaires auprès du Tribunal administratif de Limoges.
Pour la seconde fois, le 6 novembre 2020, le tribunal administratif de Limoges annule l’arrêté de l’ARS Nouvelle Aquitaine.
Suivant les conclusions du rapporteur public le tribunal a estimé qu’il n’y avait aucune modification de fait par rapport à la situation initiale, déjà jugée en 2017.
« S’agissant de la délimitation des quartiers d’origine et d’accueil de l’officine gérée par la SARL Pharmacie Labarre, la seule circonstance que, par une délibération du 5 avril 2018, le conseil municipal de la commune de Nexon ait classé en « agglomération » la seconde partie de la route de La Meyze située en aval du centre commercial, ne saurait, contrairement à ce qu’a estimé l’ARS Nouvelle-Aquitaine, être regardée comme une circonstance nouvelle…
En outre, le nombre de permis de construire dans le secteur mis en avant par les parties en défense, afin de mettre en avant la démographie croissante du quartier a été jugé « très limité » par le tribunal.
Enfin, la prise en compte de la population saisonnière ou la desserte en médicaments plus aisée pour les communes limitrophes non pourvues d’officines, arguments avancés par l’ARS Nouvelle-Aquitaine, n’ont pas été retenus par les magistrats du tribunal, qui lui opposent « l’autorité de la chose jugée ». Pour eux ces arguments auraient déjà du être avancés en 2014, au moment du premier jugement et depuis lors, rien a changé.
Stéphane Labarre fait appel de cette décision et demande un recours suspensif de la décision du tribunal administratif auprès de la cour administrative d’appel de Bordeaux.
La cour administrative d’appel confirme cette annulation.
Les clients découvrent sur le rideau fermé les causes de la fermeture .

Le 19 mai 2021 une troisième demande de transfert est déposée, cette fois dans le nouveau cadre juridique issu d’une réforme du droit des pharmacies ( textes de 2018).
Le 8 septembre 2021 l’ARS Nouvelle-Aquitaine autorise de nouveau le transfert vers la zone commerciale. La pharmacie va donc de nouveau ouvrir.

M. LABARRE et son équipe se préparent avec enthousiasme à une nouvelle réouverture. C’est ce qu’il déclare dans un entretien au Populaire le 11 décembre 2021.

Mais les pharmaciens voisins déposent un nouveau recours devant le tribunal administratif.
Et après quelques mois de répits c’est une nouvelle décision de fermeture qui s’abat sur la pharmacie LABARRE.
Le 12 décembre 2023 le jugement du tribunal administratif de Limoges tombe comme le couperet de la guillotine : fermeture définitive.

La pharmacie ferme le 22 février 2024 mais propose à ses clients la vente de produits de parapharmacie :


Les mois passent et seule parapharmacie est vendue. Le Populaire s’interroge et le 20 mai publie un article s’interrogeant sur la situation de la pharmacie.

L’attente des décisions de justice sont longues mais M. LABARRE informe toujours ses clients :

Le 15 novembre 2024, la cour administrative d’appel de Bordeaux a confirmé le jugement du tribunal administratif de Limoges du 12 décembre 2023, annulant l’autorisation de transfert de la pharmacie sur le parking du Super U de Nexon, accordée par l’Agence régionale de santé (ARS).
Stéphane Labarre a définitivement fermé son officine le samedi 30 novembre 2024.

L’absence de recettes pendant les différentes fermeture avait conduit M. LABARRE à proposer un plan de redressement au Tribunal de commerce de Limoges. Celui ci a été arrêté le 15 mai 2019. Mais il est devenu caduc avec l’annulation de transfert de la pharmacie et le 4 décembre 2024 le tribunal de commerce à prononcé la liquidation judiciaire e l’entreprise.

La foule qui manifestait contre la première fermeture en 2018 n’est plus là. Lassitude ? Résignation ? Sans doute les deux.
Le jeudi 10 avril 2025, le mobilier de la pharmacie Labarre à été vendu aux enchères. Il n’y avait pas grand monde dans les locaux vides.
Aujourd’hui le bâtiment est à vendre. Le soleil couchant accompagne la pharmacie dans une longue nuit.

Pendant plus d’un siècle, les habitants de Nexon et des communes voisines avaient le choix entre deux pharmacies situées à quelques dizaines de mètres l’une de l’autre dans la rue principale. Cette situation, héritée d’une époque où le bourg constituait le centre commercial et administratif du canton, a progressivement disparu avec les transformations du commerce rural et l’évolution de la réglementation pharmaceutique
Quelques remarques :
Dura lex sed lex : la loi est dure mais c’est la loi. Depuis 2018 l’ouverture d’une officine, par transfert ou création, est possible dans les communes qui comptent plus de 2 500 habitants. Ce qui est le cas de Nexon mais la condition suivante est que l’installation de nouvelles pharmacies dans la commune est ensuite autorisée pour chaque tranche de 4 500 habitants supplémentaires. Avec une population de 2542 habitants au recensement de 2022 nous sommes loin de ce chiffre. Les avocats ont fait valoir que près de 500 personnes s’approvisionnaient au Super U mais cette population n’est pas prise en compte par le droit pharmaceutique !
Cette affaire illustre plusieurs enjeux classiques en droit pharmaceutique : l’équilibre territorial des officines, la desserte de la population en médicaments, la concurrence entre officines voisines, le contrôle juridictionnel très strict des décisions de transfert.
Les tribunaux ont finalement considéré que le déplacement vers la zone commerciale ne répondait pas à un besoin sanitaire suffisant de la population, condition exigée par le Code de la santé publique.
On peut cependant analyser, avec le recul, les facteurs stratégiques ou juridiques qui ont pu fragiliser le projet.
1- Le choix d’un emplacement juridiquement sensible
Le transfert envisagé était du centre-bourg de Nexon vers une zone commerciale (Super U) à moins de 2 km. Or le droit pharmaceutique français est très encadré par le Code de la santé publique, qui impose que les transferts améliorent l’accès aux médicaments pour la population et ne déstabilisent pas l’équilibre des officines existantes.
Les juges ont estimé à plusieurs reprises que la population desservie ne justifiait pas ce déplacement.
2- Une stratégie très offensive
L’affaire montre une stratégie persistante : demande de transfert, refus de l’ARS, recours hiérarchique au ministère, autorisation ministérielle, annulation par le tribunal, nouvelle demande, nouvelle autorisation, nouveaux recours, etc. Cette succession de procédures a entretenu ce que la presse locale a appelé la « guerre des pharmacies ».
Dans ce type de contentieux, les pharmaciens concurrents utilisent presque toujours les recours juridiques disponibles, et chaque nouvelle décision peut relancer la procédure.
3- Une possible erreur d’appréciation du risque contentieux
Les juges ont annulé plusieurs décisions au motif qu’il n’y avait pas de circonstances nouvelles justifiant un nouveau transfert. Cela signifie que les arguments présentés n’étaient pas jugés suffisamment différents des précédents. Dans ce type de situation, les tribunaux sont souvent très stricts.
4- Le pari économique de la zone commerciale
Le déplacement vers une zone commerciale correspond à une logique économique assez classique : flux de clients, accessibilité automobile, parking, proximité du supermarché.
Mais la législation pharmaceutique française reste fondée sur une logique sanitaire et territoriale, pas seulement commerciale.
On perçoit là le le décalage entre logique économique et logique réglementaire.
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