Le vin chaud du soldat. Un réconfort en 1914-1918 et en 1940 financé par les dons. Les nexonnais ont contribué.

Quand on parle de la guerre on ne pense généralement pas au vin. Et pourtant il a joué un rôle important pendant les deux guerres mondiales. Des travaux d’historiens ont montré son rôle complexe pendant la première guerre mondiale, à la fois important pour le moral des poilus mais négatif en favorisant une consommation excessive d’alcool. Mais au-delà de la consommation individuelle du vin il y a un marché avec des viticulteurs, des marchands de vins et toute une logistique pour passer de la vigne au verre du buveur.

La participation des nexonnais à la collecte organisée pour « le vin chaud du soldat » le dimanche 3 mars 1940 m’a incité à en savoir plus sur le vin et les soldats.

I – Le vin et les poilus en 1914-1918           

Les historiens spécialistes de l’histoire du vin considèrent que le vin a été un acteur non négligeable de la guerre de 1914-18.

Le vin était l’ami indispensable au Poilu dans les tranchés. Il lui permettait de supporter l’horreur, la peur, le cafard, la perte d’un camarade, l’éloignement et l’inconfort…  

Un certain nombre de médecins décrivent le vin comme un fortifiant, une source de calories pour le soldat. Il n’est pas considéré de la même manière que l’absinthe et l’alcoolisme que sa consommation engendre. Le vin au contraire est présenté comme une boisson hygiénique qui tue les microbes.

Enfin le vin est un facilitateur du lien social. Le chef récompense ses soldats en offrant une ration supplémentaire après une attaque victorieuse, une défense acharnée…

On n’est donc pas surpris que la ration qui était d’un quart de litre de vin par jour en 1914 auquel s’ajoutait 6,25 cl d’eau de vie soit passée à un demi-litre en 1916, puis à un litre en 1918.

Les soldats ne parlaient pas de vin mais de pinard. L’origine de ce mot n’est pas connue avec certitude mais son emploi est devenu courant dans les tranchées. Il est même devenu le « Saint Pinard » et a été célébré avec respect.

 Il alimentait le patriotisme lorsqu’on comparait le poilu avec son quart de vin et le boche avec sa bière,

Il était chanté,

 Revenu des tranchées le soldat retrouvait ses camarades dans les bistrot où la « Madelon » venait leur servir à boire :

S’il a été possible d’offrir tout ce vin aux soldats c’est que la récolte était abondante. Dès le premier mois du conflit les viticulteurs du Languedoc offrent, tant par patriotisme que pour écouler leurs stocks, 200 000 hectolitres de vin à l’armée destinés aux soldats partis au front. Ils produisaient à l’époque autour de 22 millions d’hectolitres par an.

Le pinard des poilus, vin médiocre, est obtenu à partir de l’assemblage de vins à faible degré d’alcool tels que le Maconnais, le Beaujolais et le vin des Charentes, les vins du Languedoc et les vins plus forts du Maroc, d’Algérie et de Tunisie. L’objectif est que le vin atteigne les 9° degrés.

Une fois la guerre terminée les soldats, rentrés chez eux, gardent l’habitude de boire du vin. Mais au même moment les marchés traditionnels des vins cru disparaissent avec les clients fortunés des Empires d’Europe et de la Russie. S’y ajoute la prohibition américaine de 1920 qui ferme un marché important à l’exportation que la crise économique de 1929 affaiblira encore plus. Les vins de consommation courante subirent également la crise. Face à cette diminution de la demande l’offre a vu ses capacités très fortement augmenter avec l’arrivée du vin d’Algérie et l’accroissement des rendements dans de nombreuses régions. Les pouvoirs publics cherchent les moyens de réguler le marché afin d’offrir une juste rémunération aux viticulteurs.  Des mesures de contingentement adossée à la limitation du sucrage et au recours à la distillation pour les vins de mauvaise qualité furent prises ainsi que la mise en place du système des AOC (lois de 1905, 1919, 1927 et de 1935).

C’est dans ce climat d’un marché du vin à peine stabilisé que le 2 septembre 1939 éclate la guerre.

II – Le vin et les soldats en 1939 – 40

Pendant les mois qui suivent cette déclaration il ne se passe pas grand-chose sur le territoire national. Cette « drôle de guerre » n’affecte pas le moral trop le moral des français rassuré par les déclarations encourageantes des dirigeants comme celle de Paul Reynaud assurant à la radio, le 10 septembre 1939 : « Nous vaincrons, parce que nous sommes les plus forts. »

Cette guerre, sans victoire, ni défaite pour la France a déjà permis à l’Allemagne de rayer la Pologne de la carte en trois semaines de guerre éclair et à envahir la Finlande sous le regard neutre de l’URSS avec laquelle elle a signé un pacte de non-agression. Si la France n’est pas encore touchée sur son territoire il faut maintenir le moral des hommes qui ont été mobilisés et qui attendent d’en découdre avec l’ennemi. C’est dans ce cadre que, comme en 1914, le « pinard » va reprendre du service.

Partant des idées qui avaient prévalues pendant la Première Guerre Mondiale, l’Etat-major français va utiliser le vin comme stimulant et comme tonique sans oublier ses vertus hygiénistes. Ainsi le vin est reconnu bon pour le moral du soldat a qui il donne la bonne humeur, la ténacité et le courage.

Les soldats vont donc avoir droit à leur ration de vin comme leurs glorieux anciens de 14-18. Le traditionnel « quart de vin » de la ration quotidienne est doublé pour tous les soldats stationnés au front.

Cela tombe bien car les stock sont abondants. L’intendance va donc organiser des achats massifs de vin pour satisfaire les besoins de la troupe. Le transport jusqu’au soldat plongé dans l’inaction dans sa casemate de la ligne Maginot ou scrutant l’horizon en face de la frontière belge va nécessiter une formidable logistique avec des trains, des camions mais aussi des bidons et des seaux. Deux millions de litres de vin sont distribués tous les jours aux soldats.

C’est dans ce contexte que se met en place l’opération « Vin chaud du soldat ».

  • L’opération « Vin chaud du soldat »

C’est Edouard BARTHE, pharmacien, maire de Béziers, député de l’Hérault depuis 1910 et Président de l’Office international de la vigne et du vin qui est le chef d’orchestre. Pour ses collègues il est le « député du vin ». Au Sénat il a son alter ego, le docteur Georges PORTMANN, cofondateur des « Médecins amis des vins de France ».

Réunie le 18 octobre 1939 sous sa présidence la Commission des boissons demande à la Chambre d’inviter le ministre du Ravitaillement « à décider, pendant les mois d’hiver, la distribution des rations de vin chaud aux troupes en campagne. » L’œuvre du vin chaud aux soldats crée pendant la guerre de 1914 – 1918 est réactivée. Le 23 novembre une grande distribution de vin est organisée à la gare de l’Est en présence d’Henri QUEILLE, le ministre de l’agriculture. Pour satisfaire ceux qui s’opposent à cette politique au nom de la lutte contre l’alcoolisme le vin est coupé de 20% d’eau mais contrairement à ce qui a été dit il n’y a pas été ajouté du bromure. Une vaste campagne de propagande en faveur de dons est mise en œuvre dans toute la France pour acheter du vin.

Dès la fin du mois de décembre 1939, une vague de froid accompagnée d’une tempête de neige déferle d’un seul coup sur l’Est et le Nord de la France. En 24 heures le thermomètre tombe à -20° à Nancy.  Le mois de janvier 1940 est le plus froid depuis l’année 1838…  Il faut lutter contre le froid tout en attendant l’ennemi. Pour faire face à cette situation le vin chaud est une solution.

Le 15 janvier M. QUEILLE donne des instructions pour que 35 millions de litres de vin soit distribués à la troupe sous forme de ration supplémentaire gratuite de vin chaud.

le Populaire 16 janvier 1940

On boit tellement, dans les unités que l’Armée est contrainte d’installer des salles de dégrisement. Une partie de l’opinion publique s’insurge contre cette politique considérant qu’en encourageant la consommation de vin elle va favoriser l’alcoolisme. Mais E. BARTHE défend au contraire l’idée que le vin est l’antidote de l’alcoolisme et qu’il donne du courage aux soldats.

Dans le hall de la gare de Limoges, la cantine pour permissionnaire qui a servi jusqu’à 2 400 casse-croutes aux soldats remplace, en dehors du petit-déjeuner, le café et le thé par du vin offert par les viticulteurs de Carcassonne-Limoux.  

Une nouvelle journée, comme celle du 23 novembre est prévue le dimanche 3 mars 1940 aux Halles de Paris sous l’égide du ministre de l’Agriculture. Le 11 février 1940 le président BARTHE écrit une lettre qui annonce la collaboration avec la Croix-Rouge française et précise les modalités d’organisation de la journée : création d’insignes, de bandes pour les troncs de quête et de brassards pour quêteurs.

Un bon de commande à l’adresse de l’Œuvre, rue Marbeuf à Paris accompagne la lettre. Le prix de l’insigne est de 1 Franc au minimum. Le courrier est aussi adressé aux comités locaux de la Croix-Rouge.

La circulaire n°482 de la Croix-Rouge française confirme sa participation à la Journée du 3 mars. Elle le fait sans manifester un enthousiasme débordant mais comme « chacun des comités retiendra à son profit 20% de la recette brute » les présidentes et le président des 3 organismes qui le 7 août 1940 fusionnent en Croix-Rouge française signent la circulaire.

Les vignettes existent en deux modèles. Elles sont tricolores et représentent un soldat souriant tenant un quart de vin chaud, il est de face dans l’un des modèles et de trois quart dans l’autre. Elles portent deux slogans : « Le VIN donne l’OPTIMISME » en haut, « Le VIN CHAUD chasse la GRIPPE » en bas et en dessous de la précédente, en plus petit et en blanc sur fond bleu « CE TIMBRE PROCURE GRATUITEMENT 2 VERRES DE VIN CHAUD AU SOLDAT ».

Elle sont vendues 1 franc et sont présentées en carnets de 10.

Le carnet du second modèle invite à acheter un timbre grand format au prix de 25 francs.

Vignette pour auto

III- la campagne « Vin chaud du soldat à Nexon »

Le 20 février le préfet de la Haute- Vienne envoi une lettre à tous les maires du département. Il les invite, pour assurer le plein succès de l’opération, à user de leur influence pour que la population réserve le meilleur accueil aux élèves des écoles qui vendront les vignettes.

Lettre du préfet aux maires
L’encart dans le Populaire du 3 mars

Le 8 mars le préfet accuse réception du versement de 264, 75 francs et remercie le Maire pour son aide.

Lettre de remerciement du préfet au maire de Nexon

Quelques jours plus tard, le 16 mars 1940, le maire de de Rilhac-Lastours, dans Le Populaire était « heureux de faire connaître que la vente d’insignes organisée pour l’œuvre du vin chaud du soldat, avec la collaboration de Mesdames les directrices des écoles de Rilhac-Lastours, a produit la somme de 231 francs (115 pour la section de Rilhac et 116 francs pour la section de Lastours).

II est heureux d’exprimer, au nom de l’œuvre, ses remerciements les plus chaleureux aux maîtresses et aux enfants des écoles ayant prêté leurs précieux concours pour la quête, ainsi qu’aux généreux donateurs qui ont répondu avec empressement à l’appel de la Fédération des Anciens Combattants »

Au niveau national les résultats dépassent les prévisions. Ainsi la ville de Narbonne a collecté 6 536 francs

Le Midi Socialiste 7 mars 1940

Sur l’ensemble du territoire c’est plus de 10 millions de francs qui ont été collectés procurant de ce fait 2 millions à la Croix Rouge.

Bulletin de l’Office International de Vin 24 avril 1940

Pour aller plus loin :

Stéphane LE BRAS, « Consommer pour vaincre ? Consommation au front et effort de guerre dans l’armée française en 1916 », Les Grandes Batailles de 1916, Mission du Centenaire, 2016, Paris, France

Stéphane LE BRAS, « L’ivresse dans l’armée française pendant la Grande Guerre. Un mal pour un bien ? » M. Lecoutre (dir.). L’ivresse entre le bien et le mal, de l’antiquité à nos jours, Peter Lang, p. 167-186, 2018

Stéphane LE BRAS, « Et le vin faillit devenir un alcool. Perceptions, représentations et pratiques autour du vin pendant la Première Guerre mondiale » H. Bonin (dir.). Vins et alcools pendant la Première Guerre mondiale (1914-1919), Féret, p. 41-65, 2018

Stéphane LE BRAS, « Le négoce des vins en Languedoc. L’emprise du marché. 1900-1970 », Presses universitaires François-Rabelais, 2019

Stéphane LE BRAS, « Le vin et la guerre », Malakoff, Dunod, 2019

Christophe LUCAND, « Le pinard des poilus », Éditions universitaires de Dijon, 2015

Charles RIDEL « L’ivresse du soldat. L’alcool dans les tranchées (1914-1918 » Paris, Vendémiaire, 2016.

2 réflexions sur « Le vin chaud du soldat. Un réconfort en 1914-1918 et en 1940 financé par les dons. Les nexonnais ont contribué. »

  1. françoise hyvernaud

    Bonsoir, je m’appelle Françoise Hyvernaud, je suis la personne qui est entrée en contact avec vous par l’intermédiaire de FB au sujet du camp de Nexon. Comme je vous l’ai dit, mon grand-père, Pierre Longequeue, était cordonnier et marchand de chaussures dans le bourg de Nexon. La maison de mes grands-parents, enfin deux pièces de cette maison, je crois, ont été réquisitionnées pour loger un couple dont l’homme était gardien au camp de Nexon. Pour ma mère, qui a 94 ans aujourd’hui, ces choses sont très floues. Moi, depuis l’adolescence, j’ai essayé de comprendre ce qui s’était passé. J’ai lu  » Les miradors de Vichy  » et l’excellent bouquin de monsieur Perlier, et visionné un film, qui parlait succinctement de ce camp, mais c’est tout. Si vous avez des sources que je n’ai pas, ou avez fait des recherches, je serais contente d’avoir un éclairage nouveau sur cette si sombre période. Je vous en remercie vivement.

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